Sylvie Patron : Deux livres sur la représentation de la conscience dans le récit. Essai de narratologie comparée

Deux livres sur la représentation de la conscience dans le récit ont été publiés récemment aux États-Unis et aux Pays-Bas (dans une collection dédiée à la langue et à la littérature françaises). Leur lecture successive constitue une expérience intéressante, car les divergences sont nombreuses et soulèvent des questions importantes, concernant notamment les relations entre la narratologie ou la théorie narrative et l’histoire. Le présent essai a pour but d’approfondir cette expérience et de proposer une analyse comparative de ces deux ouvrages : The Emergence of Mind : Representations of Consciousness in Narrative Discourse in English, dirigé par David Herman (2011) et La Représentation de la vie psychique dans les récits factuels et fictionnels de l’époque classique, codirigé par Marc Hersant et Catherine Ramond (2015). Lire la suite

Fait et fiction : entretien entre Thomas Pavel et Françoise lavocat

Thomas Pavel : Pourquoi avez-vous choisi la réflexion sur les mondes possibles et sur la différence entre fait et fiction comme points de départ pour votre étude de la fiction ?    

Françoise Lavocat : Pour répondre à cette question, il faut remonter un peu loin, à l’époque où j’étais en train de publier ma thèse de doctorat, qui portait sur le roman pastoral. L’étude de l’Arcadie, qui est bien, par excellence, un monde inventé, m’avait déjà conduite à envisager la fiction comme un monde, un pays. Un soir dont je m’en souviens très bien, en février 1996, je me suis mise à lire Univers de la fiction, qu’un philosophe analytique m’avait conseillé.  Je lis, dès la première page – qui évoque Mr Pickwick– qu’on a le droit d’aimer les personnages. Avec cette autorisation, dix ans de structuralisme s’effondrent tout d’un coup. En khâgne, j’avais appris que les personnages étaient de papier et qu’il était vraiment naïf de les envisager d’une autre façon. Je lis dans le livre de Thomas Pavel qu’on a le droit d’être naïf. Cependant, passée la première page, le livre m’a aussi paru difficile. Y étaient discutées les thèses de Kripke, de Donnellan, de Putnam dont je n’avais jamais entendu parler. La notion de mondes possibles était relativisée, alors que je ne savais pas de quoi il s’agissait. Lire la suite

plasticitE du rEcit : de la transmodalisation à l’intermEdialitE

La narratologie d’inspiration structuraliste peut-elle, aujourd’hui encore, nous aider à mieux cerner les contours de l’intermédialité - comme, subsidiairement, à clarifier les rapports de cette notion à celle de narrativité ? À une telle question, qui répondrait par l’affirmative courrait le risque, tout d’abord d’enfoncer une porte ouverte, ensuite et par là même de mener un combat d’arrière-garde, enfin et peut-être surtout de pécher par excès d’optimisme et/ou de naïveté. En pleine conscience des dangers encourus, tel sera pourtant mon parti pris. Lire la suite

Emmanuel Bouju: fragments d'un discours theorique. nouveaux elements de lexique litteraire

Ce volume a pour origine le projet de réunir une série d’articles inspirés, à plus ou moins de distance, des conférences prononcées par des chercheurs renommés dans le cadre d’un cycle intitulé « Représentation de la littérature : vocabulaires et modèles », au sein des activités du Groupe phi (Groupe de poétique historique et comparée, CELLAM), depuis sa création à la veille de notre siècle. Plutôt que de reprendre simplement le texte de ces conférences, pour certaines déjà anciennes, j’ai préféré demander à chaque auteur de proposer des pistes inédites de réflexion en matière de théorie de la littérature, à partir du choix d’un élément de vocabulaire, éprouvé ou inventé. Comme échappés d’un dictionnaire de théorie littéraire qui n’existerait pas encore, ces articles contribueraient ainsi à ouvrir des pistes nouvelles, ou au moins permettraient de mieux arpenter celles qui existent déjà.
     Le principe est clair, mais il nous laisse dans une certaine incertitude quant à la définition même de l’objet textuel auquel il aboutit : parlera-t-on d’un vocabulaire, d’un glossaire, d’un lexique, d’une terminologie, d’un dictionnaire, d’une encyclopédie ? Lire la suite

Philippe Daros: Le postmoderne comme dissolution de l'œuvre

Il s'agit, ici, d'une tentative : celle de porter un autre regard sur le concept (?), la notion, disons le qualificatif (substantif, adjectif) de "postmoderne" dans ses expressions esthétiques. Chacun le sait : la plupart des discours herméneutiques sur le terme de postmodernité (terme qu'il convient de dissocier clairement de celui de "postmodernisme) en cherchent l'archéologie dans une remise en cause de l'histoire comme héritage des téléologies, des eschatologies du XIXème siècle et plus encore, mais dans le même ordre de raisons, en lient le développement généalogique à l'obsolescence des récits unifiant, totalisant de l'aventure humaine et de la notion de progrès qui les sous-tendaient, diversement d'ailleurs depuis plusieurs siècles dans l'Europe "humaniste", "tendant vers les Lumières". Aucune de ces considérations ne me semble infondée, mais il est peut-être un ordre de raisons, plus extérieur à l'évolution du rapport critique que nous entretenons avec l'Histoire, un ordre de raisons lié à une évolution importante -en pratique une déconstruction- des poétiques postmodernistes1 depuis quelques décennies et, tout particulièrement en littérature, de celles définissant l'œuvre mais aussi la "figure de l'auteur" en des termes, peu ou prou, ontologiques (fût-ce d'ailleurs en termes d'ontologie "négative"). Lire la suite

 

RETROUVER L'ÉMOTION DANS LES ÉTUDES LITTÉRAIRES : Entretien avec Jean-FranÇois Vernay

Raphaël Baroni : Dans votre dernier ouvrage, vous faites le constat d’une double évolution. D’un côté, l’institution scolaire redécouvre l’importance d’accorder une place aux émotions dans l’enseignement de la littérature, en partie dans le but de remotiver l’intérêt des élèves pour des objets qui ont perdu leur statut dominant dans la culture contemporaine. D’un autre côté, vous évoquez les récentes avancées dans le domaine des neurosciences, qui soulignent de plus en plus la profonde intrication entre cognition et affects, alors que la tradition philosophique les a longtemps opposés. Pourriez-vous nous expliquer la manière par laquelle vous avez été amené à rapprocher ces deux champs de réflexion qui ont généralement tendance à s’ignorer ?

Jean-François Vernay : Depuis ces dix dernières années notamment, un bon nombre de théoriciens s’interrogeant sur l’utilité de la littérature a cherché à faire débat et à analyser l’étrange désaffection qui frappe le fait littéraire. Voyez par exemple les ouvrages de Dominique Maingueneau, Contre Saint-Proust. La fin de la Littérature (Belin, 2006), de Tzvetan Todorov, La Littérature en péril (Flammarion, 2007), d’Antoine Compagnon La littérature pour quoi faire ? (Fayard / Collège de France, 2007), d’Yves Citton, L’avenir des humanités. Economie de la connaissance ou cultures de l’interprétation ? (La Découverte, 2010), de Vincent Jouve, Pourquoi étudier la littérature ? (Armand Colin, 2010), et plus récemment celui de Jean-Marie Schaeffer, Petite écologie des études littéraires. Pourquoi et comment étudier la littérature ? (Thierry Marchaisse, 2011). Ce dernier, note que « les œuvres littéraires, sous toutes leurs formes, sont elles-mêmes un formidable moyen de développement cognitif, émotif, éthique » (25). On ne pourrait être plus juste sur le potentiel que peut offrir la littérature, même si l’on n’a aucune peine à imaginer qu’un savoir produit gratia sui ne représenterait que peu d’attrait dans un monde épris de valeurs mercantiles, aux prises avec les affres de conjonctures économiques incertaines. Lire la suite

 

La lecture, les formes et la vie : Entretien avec Marielle Mace

Marielle Macé, dans votre dernier ouvrage, vous abordez la lecture littéraire sous un angle original, que l’on pourrait apparenter à une sorte de «stylistique existentielle». Ce rapport entre façons de lire et manières d’être (dont je pense qu’il est important de souligner le pluriel) a notamment pour enjeu de retisser des liens entre l’expérience esthétique et la vie, dans la plus large extension que ce terme peut avoir.

Marielle Macé (MM) : En effet j’ai essayé d’aborder dans cette recherche la lecture, ou le rapport aux œuvres, à travers une hypothèse plus vaste: celle d’une stylistique de l’existence. Une «stylistique de l’existence», c’est-à-dire une stylistique élargie à la vie elle-même, autrement dit une attention aux formalités du vivre, à tout ce qu’il entre de formes (de rythmes, de gestes, de manières de faire ou de dire…, bref, de «comment») dans nos pratiques. Je différencie fortement cette stylistique de l’existence d’une «esthétique de l’existence», qui, elle, viserait la façon dont les sujets embellissent leur propre vie, se traitent comme des œuvres d’art, concertent leurs apparences, choisissent leur identité, espèrent une «vie en beau», comme le disait avec violence et ressentiment le vitrier de Baudelaire (la clarification de cette différence est d’ailleurs le point de départ de l’essai que je prépare actuellement). De ce point de vue, le pluriel des «manières d’être» est en effet très important; il indique que l’on peut être attentif à toutes les formes, à tous les «tours» que prend la vie, et pas seulement aux formes prisées, reconnues, valorisées. Lire la suite

 

johanne Villeneuve : LE SORT DES «BOURREAUX» ET L'HISTOIRE CONTREFACTUELLE (TARENTINO ET KLIMOV)   

L’intérêt suscité, depuis un demi siècle, par les littératures du témoignage et les diverses médiations audiovisuelles des témoins d’événements historiques d’une rare violence, a normalisé dans la langue française l’usage du terme « bourreau » lorsqu’il s’agit d’en désigner les responsables autant que les exécutants. L’anglais privilégie le terme executioner, traduction du terme français « tortionnaire ». Parallèlement, le discours médiatique s’est emparé du terme « bourreau » pour qualifier les assassins, tortionnaires, batteurs de femmes et violeurs, dans les domaines, cette fois, des affaires judiciaires et de la presse à sensation. Pourtant, si l’on s’arrête à sa définition originale, ce terme a longtemps couvert un registre sémantique relativement étroit. Lire la suite


L’historien comme écrivain et comme témoin : entretien avec Ivan Jablonka

jablonkaIvan Jablonka est professeur d’histoire à l’Université Paris 13, rédacteur en chef de La Vie des idées et codirecteur avec Pierre Rosanvallon, de la collection La République des Idées (éditions du Seuil). Il a publié, aux Éditions du Seuil, en 2012, Histoire des grands-parents que je n'ai pas eus, consacré au destin tragique de ses grands parents. Entretien…

Quand et comment avez-vous eu l’idée d’écrire ce livre ?
J’ai toujours su que mon père était orphelin. C’est pour cela que j’ai tenu à commencer le livre par une lettre d’enfant, à la fois naïve et triste. S’il n’y a pas vraiment de début à ma recherche, en revanche il y a une chronologie. Mes questionnements ont pris corps à partir d’un certain moment, sous la forme d’une enquête.

La chronologie est d’abord familiale. Je suis devenu père et, à l’évidence, il y a dans mon livre un aspect de transmission. Assez rapidement, mes filles ont observé que « papy n’avait pas de parents ». Je voulais répondre de manière compréhensible pour des enfants et avec autant d’informations que possible. Pour cela, il faut dominer son sujet. Or ce sujet, je ne le maîtrisais pas du tout. J’ai aujourd’hui le sentiment d’être inscrit dans une chaîne de générations.

Ensuite, la chronologie intellectuelle. Depuis les années 1980, nous vivons dans une société de mémoire. J’ai grandi – en tant que collégien et petit-fils de déportés – dans une société où l’on était invité à réfléchir sur les modes de souvenir et d’hommage dus aux victimes de la Shoah. Lire la suite

 

Frank Wagner : Les voix du post-exotisme (sont-elles impénétrables ?)

Dans l’œuvre post-exotique, à l’évidence, « ça parle ». Mais, tout lecteur en aura fait l’expérience, il n’en est pas moins extrêmement délicat de déterminer avec assurance qui parle, d’où, quand, voire à qui et de quoi. Brouillée, diffractée, frappée de soupçon, dans ces fictions, l’origine de la parole narrative pose à plus d’un titre problème, du moins au lecteur épris de rationalité, et par là même soucieux de clarifier le système vocal dont, en tant que destinataire, il est l’un des éléments constitutifs. Cependant, précisons d’emblée qu’il n’y a pas là matière à grief : dans le cadre de l’expérience de lecture littéraire, mixte de processus primaires et secondaires, si le besoin de sens du récepteur le voue à un effort de clarification, autant et sans doute davantage qu’elle ne se « décrypte », une voix s’écoute, voluptueusement. Lire la suite

 

Philippe Daros : Spaesamento ou "berlusconi" comme espace public

C’est en fin d’été qu’un narrateur revient à Palerme, la ville de son enfance, pour tenter une identification, une caractérisation de cette ville méditerranéenne quittée depuis de nombreuses années et dans laquelle il retourne irrégulièrement. Il y restera trois jours et emploiera chacun d'entre eux à effectuer le plus grand nombre possible d’observations, de « carottages » de la société palermitaine, métaphorisant ainsi la technique géologique de prélèvements expliquée par une émission de télévision vue, par hasard, le soir de son arrivée dans sa ville natale. Tous ces « carottages » : « prélèvements » phénoménologiques relatifs au comportement des gens à la plage, dans les bars du centre ville ou de la périphérie ; observations des activités municipales pour l’éradication des palmiers rongés par la maladie ; description du comportement d’enfants qui, depuis un balcon, « crachent » sur les passants ; transcription de dialogues dans les lieux publics, vont apparaître comme autant de « scènes » de la vie la plus quotidienne à la fin des années 2000. Chacune d’entre elles, se présente encore comme une « micro-anthropologie » du présent, singulière à plus d’un titre car elle fait de ce présent une stase qui ne s’oppose plus à aucun passé et ne préfigure, fut-ce contradictoirement, aucun avenir. Chaque « personnage » décrit, chaque situation, chaque dialogue, chaque commentaire se propose comme l’absolutisation d’un présent marqué à la fois par son vitalisme, son in-essentialité mais aussi le poids de son « être-là » comme manifestation d’un sens commun, ou mieux, d'un sens communautaire...  paradoxal. Lire la suite

 

FrÉDÉRIQUE TOUDOIRE-SURLAPIERRE : OUI / NON

Chère amie, je suis débordé, on me demande trop de choses, et trop de choses à la fois, je finis par dire oui, presque au hasard, pour qu’on me laisse en paix. (…) Lassé, je finis par penser de tout : pourquoi pas ?

Ce oui d’André Gide sonne comme un échec, c’est qu’il est vécu comme une incapacité à dire non, une capitulation aux sollicitations extérieures. Le non possède un coût, celui de la résistance, il est une « surdemande » selon le mot de Barthes, la conjonction d’une dépense et d’un excès (réel ou fantasmé) que la surenchère des sollicitations (lettres, téléphones, demandes, offres) rend sensible comme autant de demandes perçues comme des agressions presque physiques. S’il semble si difficile à Gide de ne pas répondre, c’est parce que ce non suppose une décision, celle de se retirer de la communauté littéraire. Le monde extérieur est ainsi perçu comme une agression à laquelle il ne peut complètement se dérober. Toutefois, le non n’est pas seulement le mot d’une solitude assumée quand le oui reproduirait un assentiment collectif. Mot de l’effet de la communauté sur les individus, le non se répand et prend de la valeur, jusque dans la littérature qui en fait un mot-clef, sinon son mot d’ordre, répartissant les tâches : à la lecture le pouvoir de dire oui, quand la (bonne) littérature est du côté du non. L’écrivain se trouve ainsi pris dans la posture obligée du non – au risque d’être pris pour un mauvais auteur. Lire la suite

 

Frank Wagner : Ceci n’est pas une autobiographie. (Un exemple d’autofiguration : les Romanesques d’Alain Robbe-Grillet II))

« […] est-ce vraiment une autobiographie ? » se demandait l’auteur (probablement pluriel) du texte de 4ème de couverture du Miroir qui revient. Pour détourner un slogan publicitaire naguère - ou déjà, jadis - populaire : de l’autobiographie, les Romanesques ont la couleur, l’odeur, la saveur, mais ne sont pas réellement de l’autobiographie ; tout au plus du Canada Dry d’autobiographie. Toutefois, l’intérêt de la trilogie provient précisément en grande partie de cette dialectique de l’accord et de l’écart, de la phase et du déphasage, avec cette forme canonique - dont il peut être utile de rappeler la définition qu’en propose Philippe Lejeune, à la croisée des trois paramètres fondamentaux que sont la forme du langage, le sujet traité et la situation de l’auteur : « […] nous appelons autobiographie le récit rétrospectif en prose que quelqu’un fait de sa propre existence, quand il met l’accent sur sa vie individuelle, en particulier sur l’histoire de sa personnalité. » Lire la suite

Le tombeau d'Œdipe, entretien avec William Marx

William Marx, vous êtes professeur de littérature comparée à l’université Paris Ouest Nanterre La Défense et auteur de nombreux ouvrages consacrés à la littérature contemporaine, notamment : Naissance de la critique moderne (2002), L’Adieu à la littérature (2005), Vie du lettré (2009). Dans votre dernier livre, Le Tombeau d’Œdipe, paru aux Éditions de Minuit en 2012, vous quittez l’époque de la modernité, qui était votre principal domaine de recherche, pour vous intéresser à la tragédie grecque. Ce n’est pas la première fois que vous choisissez de changer d’époque ou d’angle de vue : si une logique naturelle semble conduire de l’œuvre d’Eliot et de Valéry (Naissance de la critique moderne) à la réflexion sur l’évolution de la littérature moderne (L’Adieu à  la littérature), le lien entre cette dernière et le questionnement qui constitue l’essentiel de Vie du lettré paraît moins évident.

Ce parcours scriptural révèle, me semble-t-il, au-delà d’une évidente liberté intellectuelle, un désir de jeu, peut-être aussi une volonté de prendre des risques. Comment choisissez-vous les sujets de vos livres ? Ne craignez-vous pas d’être critiqué précisément pour l’« inconstance » de vos « amours » ?

Il y aurait deux manières de répondre à cette question – et toutes les deux sont également justes (c’est déjà là ma tendance à vouloir tenir ensemble ce qu’on oppose habituellement). D’une part, même à l’époque du mariage pour tous, nul n’est encore obligé d’épouser son objet de recherche et de lui jurer fidélité pour le meilleur et pour le pire. J’admets bien volontiers l’accusation d’inconstance, quoique en préférant le terme plus fleuri et moins moralement connoté de papillonnage ou de butinage. C’est d’abord l’expression d’une incapacité, que j’avoue bien humblement, à creuser et approfondir le même thème au fil de plusieurs livres. Mes idées ne sont pas nombreuses, une par objet ou à peu près : une fois celle-ci exprimée, il vaut mieux pour moi passer à un autre objet plutôt que de revenir labourer le même sillon. Lire la suite

le mythe du grand silence, entretien avec F. Azouvi

François Azouvi, vous avez une œuvre considérable dans laquelle vous côtoyez notamment Descartes et Bergson. Comment votre réflexion à propos de la construction du savoir sur le génocide des Juifs s’inscrit-elle dans votre parcours de philosophe ? Dans Le Mythe du grand silence, vous procédez, comme dans vos ouvrages précédents bien que de manière différente, à une restitution du contexte intellectuel qui entoure les représentations que vous analysez. Est-ce en philosophe que vous vous êtes attelé à la remise en question de ce mythe ? Autrement dit, quels outils avez-vous engagé dans cette enquête ?

Il y a moins de différence entre mes précédents livres et celui-ci, qu'il n'y paraît. Ce qui m'intéresse, dans tous les cas, c'est la façon dont une oeuvre, une doctrine, ou, en l'occurrence, un événement, investissent une société, deviennent une représentation commune. Ce n'est pas à proprement parler de la philosophie, plutôt de l'histoire intellectuelle Lire la suite

Entre litterature et cinema : Entretien avec Jean Cleder

Frank Wagner : Que ce soit dans l’introduction ou la conclusion de votre ouvrage, ou encore dans le corps même de certains chapitres, vous insistez régulièrement sur la nécessité du « décentrement », du « décloisonnement », et situez clairement votre réflexion « à l’intersection des disciplines » (p. 204) « traditionnelles » que sont les études littéraires et les études cinématographiques. Pour inaugurer nos échanges, et avant que nous n’envisagions diverses implications d’une telle revendication d’« indisciplinarité » - pour peu que le mot d’Yves Citton vous paraisse applicable à votre démarche -  pourriez-vous revenir sur les raisons qui vous ont conduit à « désaxer [ainsi] la réflexion » (p. 203) ?

Jean Cléder : Je pourrais dire pour commencer qu’il s’agit d’une approche comparatiste : en rapprochant pour les comparer des objets qui sont rangés séparément dans notre culture (depuis la culture populaire jusqu’à la recherche universitaire), on aperçoit des processus (de construction du sens par exemple) qui demeurent invisibles séparément. Mon travail est donc d’abord un travail de décloisonnement et de dé-classement — qui constitue une première étape : à partir du moment où les objets sont dé-rangés et le cas échéant ré-assortis, on peut commencer à travailler. Pour prendre un exemple, les études cinématographiques négligent autant la production textuelle de Jean-Luc Godard (qui est considérable), que les composantes verbale et littéraire de son cinéma— limitant de facto l’intelligence de ses films : l’image de Jean-Luc Godard est fortement construite de mots, mais aussi par des processus de figuration d’inspiration verbale et littéraire, que lui-même a forgés en écrivant. Lire la suite...

Les fictions du possible: Entretien avec FranÇoise LAVOCAT

F. LavocatVoici le premier ouvrage de référence en français sur la théorie des mondes possibles appliquée à la littérature, dans une perspective diachronique large. Qu'est-ce qu'un monde de fiction ? Dans quelle mesure une théorie née dans le cadre des mathématiques, de la logique et de la sémantique peut-elle éclairer les rapports entre les mondes de la fiction, entre la fiction et le monde ? Que permet-elle de dire de l'influence de la fiction sur les croyances, et des usages existentiels et moraux qu'en font les lecteurs ? La théorie des mondes possibles est ici confrontée à des œuvres qui n'appartiennent pas toutes aux domaines traditionnellement envisagés comme mondes alternatifs. De Rabelais à Woody Allen, de Cervantès à Philip Roth, de Charles Perrault à Paul Valéry, la théorie des mondes possibles est mise à l'épreuve d'œuvres et d'époques pour lesquels elle n'avait pas été initialement pensée. Est ici proposée une histoire des mondes de la fiction qui prenne en compte leurs configurations référentielles, variables selon les genres, les cultures et les temps. Lire la suite...

Le schisme litteraire des temoignages de la Grande Guerre (FrÉDÉrik detue)

Je voudrais présenter dans cet article un résultat de ma recherche en thèse de doctorat, tel que je l’ai exposé en mars 2012 dans un colloque consacré à « Ce que le document fait à la littérature ». Ce résultat concerne en l’occurrence un type de document particulier, qui est le témoignage de crime de masse. Je soutiens en effet dans la thèse que l’art du témoignage crée un schisme littéraire au XXe siècle, et ce, dès l’époque de la Première Guerre mondiale.

Il me paraît important de problématiser cette idée avant de la développer, de façon à en éclaircir les enjeux ; le nœud du problème qu’elle pose étant évidemment le terme de « schisme ».

  1. Le constat sur lequel se fonde l’énoncé de cette idée, c’est que l’on assiste à un double avènement, avec la Première Guerre mondiale : l’avènement, avec la guerre en elle-même, avec la mort de masse dans des proportions jamais atteintes, de ce que Miguel Abensour appelle « la terreur moderne » ; et corrélativement, l’avènement, avec la masse de témoignages de cette guerre, d’un nouvel art d’écrire, ou d’un nouveau genre.

Quant à ce second avènement, il me paraît important de souligner qu’il est révélé magistralement par une publication de 1929 que le XXe siècle a ignorée presque entièrement et que l’on redécouvre heureusement depuis sa réédition en 1993 par les Presses universitaires de Nancy ; je parle ici du livre Témoins de Jean Norton Cru, présenté par l’auteur comme un « Essai d’analyse et de critique des souvenirs de combattants édités en français de 1915 à 1928 ». Lire la suite

Introduction À la mÉthode postextuelle : Entretien avec franc Schuerewegen

Frank Wagner : Franc Schuerewegen, la notice bio-bibliographique reproduite en tête de votre dernier ouvrage en date vous présente comme « théoricien littéraire, spécialiste de Balzac », et précise que vous avez « entamé une vita nuova de chercheur proustien ». Pourriez-vous quelque peu préciser les grandes étapes du parcours qui vous a conduit à l’« invention » de ce que vous nommez la « méthode postextuelle » ?

Franc Schuerewegen : Cher Frank, vous avez l’art de la première question juste et précise. J’ai été balzacien, en effet, j’ai même publié, comme auteur, deux livres sur Balzac. Le premier était ma thèse, le second, une sorte d’adieu à la Balzacie. Le second livre a été écrit à cause du premier. Je crois, en somme, que je suis fondamentalement, dans les choses intellectuelles, un nomade. Je sais bien que, dans la tradition universitaire française, on est spécialiste de « son » auteur et qu’on en est spécialiste pour la vie. J’entends encore dire – j’étais alors « jeune balzacien » – par une collègue bien plus âgée que moi, avec une fierté assumée, « cela fait vingt-cinq ans que je suis dans Balzac ». Cela m’avait presque choqué à l’époque. Comment peut-on se glorifier d’une monomanie ? Mon « parcours », comme vous dites, est différent. J’ai écrit sur Balzac, je viens de faire un livre sur Proust, j’ai publié des études sur Racine, Cazotte, Houellebecq, et bien d’autres écrivains. J’ai aussi fait un livre de littérature comparée, sur le téléphone, avec des chapitres sur Kafka, Joyce, Rilke, Mann (A distance de voix. Essai sur les machines à parler, 1994). En somme, la vita nuova est pour moi comme une règle déontologique : vous prendrez soin de ne jamais vous enfermer dans un auteur, de lire plusieurs auteurs, plusieurs textes, plusieurs traditions, plusieurs langues à la fois. La méthode postextuelle, comme je l’appelle, peut aussi être comprise dans ce contexte-là. Lire la suite.

frank wagner : Le moi qui revient (Un exemple d’autofiguration : les Romanesques d’Alain Robbe-Grillet (I))

« Je n’ai jamais parlé d’autre chose que de moi… » Sous la plume d’Alain Robbe-Grillet, au début du Miroir qui revient, une telle formule avait tout pour surprendre, voire pour scandaliser - ce qu’elle ne manqua d’ailleurs pas de faire. D’aucuns y virent en effet l’indice d’une lâche palinodie puisque, à la faveur de cette assertion, préludant à un ouvrage en apparence autobiographique, du moins pour qui n’y regardait pas de trop près, le « pape » du « Nouveau Roman » paraissait brûler ce que naguère encore il avait adoré. Comme on pouvait s’y attendre, nombre de lecteurs et de critiques se montrèrent donc réticents face à l’idée paradoxale que celui qu’ils tenaient, sur la foi de ses propres déclarations, pour un autre chantre de la « mort de l’auteur », doublé d’un écrivain anti-expressif, anti-intentionnaliste et résolument formaliste, ait pu dès l’origine de son œuvre se prendre pour « sujet » de ses écrits. Et de tenir, par voie de conséquence, l’auteur des Gommes pour coupable d’une énième provocation… En la matière, qui avait tort, qui raison ? Il n’est pas certain qu’une telle question s’impose, tant la notion de « vérité » apparaît sujette à caution dans le domaine de l’activité critique ; mais je la retiendrai malgré tout, et me ferai volontiers, pour diverses raisons, l’avocat du diabolique Robbe-Grillet. Lire la suite...

Karl Zieger : Arthur Schnitzler et la France 1894-1938 : enquete sur une reception

Parmi les écrivains autrichiens qui ont marqué le tournant du XIXe au XXe siècle, Arthur Schnitler est aujourd'hui, en France, l'un des plus connus. Si une partie de son oeuvre a été traduite en français dès 1894, la réception de celle-ci par la critique et le public français a connu des hauts (les années 1925 à 1933, notamment, et depuis 1981) et des bas (les années 1914/1920 et 1940 à 1970). Cette réception a été surtout partielle, laissant de côté, jusqu'aux années 1980, le grand roman " viennois " (Der Weg ins Freie [Vienne au crépuscule]) et des grandes pièces à plusieurs actes (p ex Das weite Land [Terre étrangère]).

Pour mieux saisir les particularités de l'accueil fait à Schnitler en France, le présent livre propose une enquête fouillée sur les motivations et raisonnements des traducteurs, éditeurs et directeurs de théâtre. Il consacre d'abord une large place aux relations françaises de Schnitler, avant de dresser la chronologie des publications et des représentations et avant d'analyser sa réception critique.

Celle-ci permet de se faire une idée de l'image que la critique littéraire française des années 1890 aux années 1930 avait de l'Autriche et de sa culture, mais aussi, plus généralement, de son attitude vis-à-vis d'une littérature étrangère. Suite...

S.-Y. Kuroda: etude du "marqueur de topique" wa dans les passages de romans de TolstoÏ, Lawrence et Faulkner (en traduction japonaise, Evidemment)

Je me permets de signaler simplement ici que dans deux articles publiés précédemment[1], j’ai comparé la distinction entre les phrases « topicalisées » et « non topicalisées » par wa en japonais[2], et la distinction entre le jugement thétique et le jugement catégorique dans la théorie du jugement et la théorie grammaticale de Brentano-Marty. Cependant, au lieu de distinguer, comme le font Brentano et Marty, deux types de jugements, je considère que cette distinction constitue un problème sémantique au sens propre du terme (concernant la structure sémantique). On peut rappeler que Brentano définit le jugement catégorique comme un « jugement double », composé de la reconnaissance du sujet et du jugement reliant le prédicat au sujet. Mon intention dans cet article est d’essayer de rendre compte de certains usages de wa en utilisant la notion de « jugement double », prise dans une acception légèrement différente de celle de Brentano et Marty, puisque considérée comme une notion sémantique. La question de savoir comment cette caractérisation sémantique de wa peut permettre d’expliquer ses propriétés pragmatiques ou discursives constitue une question différente. Suite...

Vox poetica publie


Depuis dix ans Vox Poetica suit, à sa modeste façon, l’actualité de la recherche. Elle propose régulièrement à ses lecteurs des entretiens, des articles ou des extraits d’ouvrages majeurs sans jamais mettre sur le devant de la scène la personnalité ou le travail de ceux qui la font vivre.

Aujourd’hui elle a décidé de faire exception à la règle et d’annoncer la sortie en librairies des ouvrages de deux de ses membres.

Alexandre Prstojevic publie un essai sur la littérature testimoniale : Le Témoin et la bibliothèque. Comment la Shoah est devenue un sujet romanesque (Éditions Cécile Defaut). En collaboration avec Luba Jurgenson, il est également l’auteur d’un ouvrage collectif intitulé Des témoins aux héritiers. L’écriture de la Shoah et la culture européenne (Éditions Petra).

La genèse de ces deux livres est étroitement liée aux débats scientifiques qui se sont développés au fil des ans dans le cadre du séminaire Récit, fiction, Histoire dirigé par Jean-Marie Schaeffer, Alexandre Prstojevic et Luba Jurgenson à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales.

Le temoin et la bibliotheque

L’aboutissement d’une longue enquête, Le Témoin et la bibliothèque (Éditions Cécile Defaut) restitue les conditions d’apparition et de formation d’une littérature authentiquement romanesque de la Shoah. Il explore la façon dont le procès d’Adolf Eichmann à Jérusalem et la publication du Sang du ciel de Piotr Rawicz en constituent un moment charnière : à partir de 1961 en effet, les auteurs européens touchés par le génocide des Juifs ne cesseront plus d’expérimenter les limites du roman en s’inspirant de l’esthétique de la modernité littéraire héritée de James Joyce, de Virginia Woolf, de Marcel Proust. Leur travail poétique conduira à l’intégration de la Shoah – jusqu’alors évacuée à la marge de la vie littéraire, tant elle était vue comme une question essentiellement historiographique, juridique ou éthique – dans le fonds thématique de la littérature occidentale, y compris celle de fiction. Cette conquête du roman réalisée par Rawicz, Kiš, Perec, Kertész, Sebald offrira ainsi un solide point d’appui à une nouvelle génération d’auteurs (A. Tuszynska, D. Mendelsohn, J. S. Foer, Y. Haenel, J. Littell...) qui, dans les années 2000, montera sur la scène littéraire pour « prendre le relais » souvent polémique des témoins disparus. Lire l'extrait de l'ouvrage

DES TEMOINS AUX HERITIERS

Des témoins aux héritiers. L’écriture de la Shoah et la culture européenne, ouvrage issu d’un colloque organisé en 2009 dans le cadre des activités du CRAL (Centre de recherches sur les arts et le langage - CNRS/EHESS) est une tentative de penser l’écriture de la Shoah dans son historicité, à la fois comme événement objectivement survenu dans le passé, expérience personnelle de celui qui y a pris part, récit que la science en fait et mémoire qui modèle la culture dans laquelle cette transmission s’inscrit.

L’axe principal d’interrogation est celui du rapport entre l’événement survenu, sa mise en récit (historiographique, testimoniale, littéraire) et la culture. À partir des œuvres portant sur l’extermination des Juifs d’Europe perpétrée pendant la Seconde Guerre mondiale, des spécialistes venant d’horizons divers – historiographie, littérature, mais aussi sociologie, esthétique, philosophie, histoire de l’art – tentent de saisir dans un dialogue interdisciplinaire la logique des rapports complexes entre plusieurs formes de connaissances et de transmission de la Shoah. Il s’agit ici de rendre compte non plus des conditions qui ont rendu possible un tel événement, mais de la manière dont il est vécu, puis narrativisé, ainsi que du cadre même de son émergence.

Comment une expérience historique (celle du témoin, du survivant) aboutit-elle à une connaissance partagée par tous ? Quelle en est la « gestion » symbolique pratiquée par nos institutions ? Enfin, comment une expérience historique devient-elle, pour le lecteur aussi une expérience artistique ? Quand et comment s’opère le passage du dire testimonial à un récit clairement formé à partir d’un projet poétique ? Quelles conséquences ce passage a pour la connaissance de la Shoah ? Enfin, peut-on parler d’une poétique des récits de la Shoah ?

Fictions transfuges (Entretien avec Richard Saint-Gelais)

Dans Fictions transfuges (Paris, Ed. du Seuil, novembre 2011, « Poétique ».), vous travaillez sur un objet, « la transfictionnalité et ses enjeux » qui, pour n’avoir « rien de marginal » (p. 532), n’en paraît pas moins original. Pourriez-vous, dans les grandes lignes, évoquer « l’archéologie » de vos travaux sur la notion de transfictionnalité, et plus précisément la genèse même du projet qui a abouti à l’écriture de cet ouvrage ?

« Archéologie » en effet car, à m’interroger sur les débuts de ce projet qui m’aura occupé quelques années, je retrouve, justement, des débuts, superposés comme des strates dont les implications ne sont parfois apparues que longtemps après. Comme bien des bambins (et plusieurs adultes sans doute), j’ai été marqué par ce qui m’apparaît maintenant comme des phénomènes de « traversée » des frontières encadrant la fiction : une visite au salon de l’auto de la ville voisine où l’on exposait la voiture de Batman ; des jeux d’enfant basés sur des objets dans lesquels je vois, rétrospectivement, des artefacts transfictionnels, comme les modèles réduits des vaisseaux des Sentinelles de l’air. Ces matérialisations de ce qui ne se trouvait jusque-là que sur l’écran d’un téléviseur exerçaient une fascination que j’éprouve encore ; conceptualiser la chose, comme je m’y emploie aujourd’hui, a moins visé à dissiper cette fascination, à y substituer un discours théorique, qu’à la prolonger à travers ce dernier. Lire la suite

le comparatisme comme hermeneutique de la dEfamiliarisation (FranÇoise lavocat)

Il n’est peut-être pas de discipline, dans les sciences humaines, où les chercheurs se soient penchés de façon aussi répétée sur leurs méthodes et leur légitimité que la littérature comparée. L’idée d’une crise permanente de la discipline[2] a même pris dans les dix dernières années un tour plus radical, avec l’annonce de sa « mort » (Spivak, 2003), évidemment suivie par celle de sa « renaissance » (Damrosh, 2006)[3]. Les enjeux de cette réflexivité ne sont pas, et n’ont jamais été, purement scientifiques : ils répercutent des conflits idéologiques et déclinent des rapports de forces entre pays, aires culturelles, sphères de pensée, dans une monde récemment devenu, on l’a assez dit, multipolaire.  Lire la suite

 

L’Europe et ses memoires. Resurgences et conflits (Enzo Traverso)

En décembre 2007, à l'issu d’un long débat qui a touché en profondeur la société civile, les Cortes espagnoles ont voté une loi de reconnaissance et de réparation — tout au moins symbolique — pour les victimes des crimes perpétrés sous la dictature franquiste. On pourrait longuement discuter des vertus et des limites de cette loi, mais ce qui frappe le plus, d’un point de vue historiographique, c’est d’abord son appellation d’usage : « loi de mémoire historique » (ley de memoria histórica), car elle réunit deux concepts, mémoire et histoire, que les sciences sociales ont essayé de séparer tout au long du xxe siècle. Depuis Maurice Halbwachs jusqu’à Aleida Assmann, en passant par Pierre Nora et Josef H. Yerushalmi, il est impératif, dans les sciences sociales, de ne pas les confondre. (Lire la suite)

 

Autorité et responsabilité de l’écrivain
(G. Sapiro)

Selon Michel Foucault, la « fonction-auteur » est un principe de classification des discours – l’attribution d’une série de discours à un nom propre d’auteur – qui se caractérise par le fait qu’elle est objet d’appropriation. Historiquement, l’appropriation de l’œuvre comme propriété par son auteur ne fut que secondaire par rapport à cet autre type d’appropriation ou d’imputation de paternité qu’est la responsabilité pénale. Avant d’être un bien, un produit, explique Foucault, le discours a été un acte, susceptible d’être puni. Lire la suite

 

 

L'histoire comme champ de bataille (entretien avec E. Traverso)

Enzo Traverso, vous êtes professeur de sciences politiques à l’Université de Picardie (Amiens) et un éminent spécialiste de la question du totalitarisme au XXe siècle. Parmi vos ouvrages les plus connus, l’on peut citer La Violence nazie (La Fabrique, 2002), À feu et à sang. La guerre civile européenne 1914-1945 (Stock, 2007), Les Juifs et l’Allemagne (La Découverte, 1992), Siegfried Kracauer. Itinéraire d’un intellectuel nomade (La Découverte, 1994), Le Passé : modes d’emploi. Histoire, mémoire, politique (La Fabrique, 2005). Vous venez de publier, aux éditions de La Découverte, L’Histoire comme champ de bataille. Interpréter les violences du XXe siècle. Qu’est-ce qui a motivé la rédaction de cet ouvrage ? S’agit-il véritablement d’un livre engagé, comme vous l’écrivez dans votre préface, ou plutôt d’une réflexion méthodologique qui, dans le contexte intellectuel actuel, devient de facto un acte d’engagement ? Vous considérez-vous comme un historien engagé ?

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